mercredi 30 janvier 2013

Le festival des sens


 
1-       

Engoncés dans leurs fauteuils de velours rouge grenat, un homme et une femme regardent le film d’ouverture de la 35eme Edition du plus grand Festival de Films des Balkans.
Le film est l’œuvre de l’enfant du pays. Le théâtre officiel de la ville l’a accueilli comme une mère retrouverait son fils après une longue année d’absence.
Les genoux de l’homme et de la femme sont à deux centimètres l’un de l’autre. La main de l’homme, dessinée dans un carré de chair, est posée sur son genou à lui. Tout près du genou de la femme. Il ne touche rien mais l’envie de passer sur celui d’à-côté se trahit par la pesanteur immobile de sa masse. Le regard de la femme se détourne de l’écran. La main de l’homme l’attire irrésistiblement. Elle rougit. Elle l’imagine parcourir son corps. Son cœur cogne.
Et puis les genoux se touchent. On ne sait si c’est elle, ou lui, qui a bougé du centimètre fatal. Ils ne se détachent plus. Peu importe si le jean de l’homme est rugueux, si la mousseline de la robe violette de la femme est fluide. La chaleur irradie leurs corps instantanément. L’homme ne résiste pas au chant des sirènes. Il pose sa main sur le genou offert. Sans bouger la tête d’un pouce.
La femme vient d’Angleterre. L’homme de Slovénie. Ils ne se connaissent pas. Deux heures plus tôt, ils se sont assis côte à côte, par le hasard des places réservées. Lui, est trapu. Les sourcils blonds. La bouche sensuelle. Le visage buriné. Chemise à carreaux hawaïenne, jeans, baskets. Casquette vissée sur la tête, à la manière de Spielberg.  La bonne cinquantaine. Elle, est sophistiquée, maquillée avec pudeur et recherche. Sa taille est fine, presque trop. Elle est grande. Brune. Cheveux longs noués par un ruban rouge.
C’est pendant la deuxième partie du film que la tension s’est épaissie entre eux. Au fur et à mesure que l’intensité dramatique du film se nouait. 
Dès qu’elle s’est installée près de lui, dès qu’il a croisé son regard, l’homme a eu cette envie de la toucher. A cause de sa bouche aux lèvres assez minces mais aux promesses généreuses.  A cause de ses yeux sombres aux profondeurs opalines et troublantes. A cause de ce ruban rouge, qu’il a eu envie de dénouer d’un coup. A cause de ses genoux saillants.
A la dérobée, pendant la séance, il a regardé la silhouette près de lui. Le reflet des images du film donnait au visage de la femme une pâleur touchante, que son œil averti de cameraman discerna de suite comme une rareté. La femme faisait au moins cinq centimètres de plus que lui.
Et puis il a senti que la hanche de la femme glissait ostensiblement vers son fauteuil. Que son bassin à lui voulait se plaquer contre elle. Ils ont regardé le film en étant attentifs aux moindres frémissements de l’un et de l’autre. Ils sont restés indifférents aux mouvements de la foule, aux rires, aux applaudissements qui éclataient parfois de ci, de là.
Le film est fini. La lumière fuse dans la salle.
Les genoux se sont écartés, naturellement, retrouvant leur position innocente.  
L’équipe de tournage est invitée à monter sur scène, des applaudissements crépitent dans tout le théâtre. Les flashs éclaboussent les comédiens et le réalisateur.
D’un élan commun, la foule se lève pour ovationner les héros du jour. Le Président de la République en personne vient leur discerner un prix. Une grande actrice française est appelée sur scène. Invitée d’honneur, elle est très longuement ovationnée. La foule scande ensuite le nom du réalisateur. On lui tend un micro. La joie est à son comble. L’homme et la femme se lèvent, pris par la fièvre du moment.  Par mégarde, la femme laisse tomber son lourd sac à main. Elle se penche pour le ramasser, offrant la courbe de sa taille à l’homme en jeans. Son déhanché volontaire et gracieux décuple l’attirance de l’homme. Les  remerciements de circonstance, il s’en fout désormais. Plus rien d’autre ne compte que cette présence près de lui.
La femme essaie de fixer son attention sur le réalisateur mais c’est peine perdue. Tout son esprit se dirige vers l’inconnu à ses côtés. Elle a totalement perdu son self-control.
Pourquoi est-ce que je me suis assise là ?
Je ne pouvais pas faire autrement, en même temps ! Les places étaient réservées et nominatives. Non… Tout ça, c’est à cause de Carl qui m’a demandé d’aller couvrir cet évènement alors que j’aurais mille fois préféré aller couvrir celui des Golden Awards, ou des British Awards ou des French Awards, plutôt que de me taper cette cérémonie dans une République de l’Est, dont je ne connaissais même pas le nom de la monnaie locale six jours avant.
L’Anglaise fulmine. Le sang lui monte aux joues.


2-

La cérémonie s’achève enfin. Les paparazzis chassent leurs victimes consentantes. La femme attend que les invités bougent de leur siège pour aller faire son boulot. Elle est journaliste, Messieurs Mesdames. Oui, c’est ça, journaliste! Alors bougez-vous !
Mais elle sent le souffle de l’homme sur sa nuque. Ses narines captent son parfum. Une odeur de musc. Elle sait qu’il la détaille, qu’il a envie de mettre ses mains sur ses fesses.
Non ! Mais arrête ! T’es dingue ou quoi ? Tu connais rien de ce type et t’as envie qu’il te couche là, par terre, entre ces deux sièges, pour relever ta robe et te faire l’amour  … Mais ah ! Ah  qu’est-ce qui m’arrive ?
La femme chancelle. La tête lui tourne.  Elle manque de tomber. L’homme la retient par l’épaule. Il a vu son étourdissement, l’a rattrapée, happée contre lui. Elle sent aussitôt son désir.  Elle ne fait rien pour le repousser, elle en est incapable. Elle a envie de se sentir prise, tout de suite comme ça. Elle sent une chaleur brûlante lui traverser le corps, en partant de son ventre. Elle jouit en deux secondes. Elle n’a rien vu venir. C’est la première fois que ça lui arrive.
Même son mec, enfin son ex, n’a jamais éveillé ça en elle.
Les gens autour d’eux ne se rendent pas compte de son trouble. Ils sont affamés de la soirée à venir. D’entendre les ragots avant tout le monde et qui feront la une des journaux le lendemain.  D’être aux premières loges pour parler aux acteurs du film, dont un Allemand à la tête de chou mais aux yeux bleus terrifiants de clarté.
La femme tourne enfin la tête vers l’homme. Se faisant, elle se dégage de son étreinte, de sa chaleur. Elle croise son regard brillant. Leurs yeux se fixent, leurs bouches se regardent, se parlent.
-          Vous êtes là pour combien de temps ? lui souffle-t-il d’une voix rauque.
Son anglais est teinté d’un léger accent slave. Elle lui répond avec une brusquerie qui ne lui est pas coutumière:
-          Je rentre en Grande-Bretagne dans deux jours.  Je couvre le festival pour la presse cinéma de mon pays.  Et vous ?
-          J’ai été invité pour participer à des  tables rondes. Je suis chef opérateur.
-          Ah !

Elle le scrute. Son look est détonnant dans cet univers où toutes les femmes ont sorti leurs talons aiguilles, avec lesquels elles ne savent pas marcher (a-t-elle remarqué), leurs manteaux de fourrure (ça ne sert à rien quand il pleut.. et ça sent mauvais après, pensera-t-elle cinq minutes plus tard, à la sortie du théâtre). L’homme ne colle pas à la cérémonie. Et pourtant, son visage reflète une intelligence détachée, amusée, dans ce monde superficiel.  Ça lui plaît. Ils se regardent, s’observent. Il note le léger dédain logé dans les plis autour de ses yeux. L’âge. Pas plus de 35 ans.
-          Vous venez au cocktail ensuite ? De toute façon, ils y seront tous (dit-il en indiquant les stars du menton)
-          Oui, je dois y  aller ! Et vous ?
-          Maintenant, oui.

Ils se dirigent d’un pas commun vers la sortie.
Au dehors, la pluie s’est abattue sur la ville, transformant le tapis rouge en une sorte de patinoire grotesque. Des parapluies immenses ont été dépêchés pour protéger les invités VIP. Les gentils organisateurs ont tout prévu.
La hanche de l’homme vient se placer à côté de celle de la femme.  Il a pris un parapluie et tient la femme par le bras, pour qu’elle ne tombe pas. Ses escarpins sont trempés en deux secondes. Elle sent l’eau ruisseler dans ses pieds, ce serait presque bon si ce n’était pas si froid.
Leurs pas suivent les parapluies flottants. Ils marchent, indifférents aux trombes d’eau. La robe de la femme s’est collée le long de ses cuisses. L’homme resserre son étreinte. Ils ont envie de se glisser dans les flaques, de rouler dedans, de se greffer l’un à l’autre comme des escargots.  [...]


Extrait... 

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